La peine de mort. Le droit de vie ou de mort d’un homme sur un autre, pourrait-on dire. La question est délicate, et malheureusement trop souvent réduite à un affrontement stérile entre « pour » et « contre ».
Et pourtant, au-delà de la forme (c’est-à-dire la peine de mort dans nos institutions), il y a, et il y aura toujours, nécessairement, le fond.
Depuis ses origines, la peine de mort a trop souvent été perçue comme un formidable outil à « résoudre » les problèmes. En particulier à certaines époques (ce qui n’exclut pas forcément la notre), où en fin de compte elle s’apparentait davantage à une exécution sommaire.
L’avènement de l’état de droit, plus ou moins généralisé officiellement dans les sociétés de la fin du XVIIIème siècle, entraîne progressivement un certain recul de la condamnation de mort : son champ d’application se réduit, et dans certains pays elle est même abolie.
Aujourd’hui, l’expansion du mouvement abolitionniste est incontestable : une immense majorité de pays a aboli la peine de mort, et il est devenu une norme évidente d’être contre…
C’est d’ailleurs bien là le problème. La norme. Une sorte d’habitude dans laquelle nous nous engluons, qui nous économise la réflexion en nous maintenant dans notre connerie nos certitudes.
Aujourd’hui, lorsque quelqu’un ose lancer le débat sur la peine de mort, les premières images qui viennent à l’esprit concernent essentiellement les Etats-Unis, ou la Chine pour les plus cultivés… Et c’est ainsi que, tranquillement, la conversation glisse sur le terrain du « j’aime / j’aime pas », du « et les droits de l’Homme alors ? » et j’en passe… avant qu’un esprit sensé, enfin, se décide à rallumer la télé ou à proposer un jeu de société (mais pas sur l’argent).
On en arrive ainsi au fond du problème : le fond, justement. Ou son absence. Car derrière les argumentations habituelles des deux parties (« pour » et « contre »), sur les droits de l’Homme (et le fameux droit à la vie), l’impact sur la criminalité, la subjectivité, etc., on ne trouve souvent en réalité qu’une polémique liée à l’application de la peine de mort, à sa mise en place dans nos systèmes. Certains chanceux effleurent le problème, mais se cognent inévitablement au problème moral de la mort d’un être (humain bien sûr, puisque les autres on s’en fout) et font alors machine arrière.
Et si l’on arrivait à passer outre toutes ces barrières ? Si l’on en venait, seul(e) dans sa baignoire, à réfléchir sur la peine de mort, jusqu’à l’élever au rang de concept ? On verrait peut-être alors, sous réserve que l’eau soit suffisamment chaude, qu’au cours de l’Histoire la peine de mort était aussi un moyen plus ou moins conscient pour nos sociétés d’interroger la question d’Humanité.
On a ainsi pu voir le sort d’esclaves, plus enclins que d’autres à se faire exécuter. Ou celui de ceux qui, pour avoir contrarié un clergé (ou un état sous son emprise), ont pu profiter des fameuses « flammes purificatrices » pour expier leurs crimes. Longtemps encore, même affranchis de la religion, de nombreux états justifient la peine de mort par la rupture du « contrat social ». Parfois même, une simple « pression morale » peut suffire à amener un chef d’Etat à décider de la mort d’un homme.
Par le passé les sociétés ont évolué en modelant les concepts qui les définissaient, en cherchant toujours un certain absolu. Mais aujourd’hui, qui ose douter, remettre en question, ou interroger ? Il semblerait que l’on se contente davantage de bricoler nos matrices sociales, brandissant de temps à autres la loi morale (ou ses petites copines) pour calmer le jeu. A l’heure où il n’est plus possible de nier la date de péremption de nos sociétés, plus personne ne lève le doigt pour poser l’ultime « pourquoi ? ».
Il ne s’agit plus de justifier ou non la peine de mort. Il s’agit de constituer, enfin, un véritable droit moderne, en rénovant nos concepts directeurs, ceux-là mêmes qui définissent nos sociétés. Et qui nous définissent, en tant qu’Hommes.